jeudi 3 février 2011

Jeudi 03.02.11 - 23h11

Je penserai à toi chaque jour. Je te le promets.
Et si un jour je deviens célèbre, ou quelqu'un d'important, je mettrais tout en oeuvre pour faire bouger les choses en France et même ailleurs. Parce que la prise en charge dans les hôpitaux n'a rien à voir avec ce que cela devrait être, pour que les jeunes filles ou femmes à qui ça arrive bénéficient d'un réel soutien psychologique pris en charge, et pour que ce genre d'opération ne soit pas considérée comme un moyen de contraception.
Certaines l'utilisent comme tel, pourtant ce n'est pas un acte anodin.
Je sais qu'à partir de demain, plus rien ne sera jamais vraiment pareil pour moi. Comme une cicatrice qui ne se cicatrisera jamais.
Cet instinct maternel que je croyais chez moi inexistant est bel et bien là, tu es en moi, tu es de moi, et je le sens chaque minute, chaque seconde.
Une grossesse non-désirée reste une grossesse quand même, et même si la lumière du jour ne t'éblouira jamais, tu as existé, tu existes encore jusqu'à demain d'ailleurs.
Je crois que je vais crier avant qu'ils m'endorment, parce que je saurai qu'à mon réveil, tu ne seras plus là.
Je m'excuse de tout mon coeur bébé, de tout mon être.
Sorry angel, sorry so, comme le dit Gainsbourg dans sa chanson .
Je t'aime même si aux yeux de la loi tu n'es rien, même si pour ces médecins tu n'es rien, même si tu n'es rien aux yeux du monde entier pour moi tu es, pour moi tu es et tu seras toujours.
Je sais que la douleur s'estompera avec le temps, mais à chaque fois que je me retrouverais toute seule, je penserais à toi. 
Chacune de mes larmes a un gout amer. 
Jamais je n'aurais pensé vivre cela de cette manière. Je me croyais plus forte que ça. J'ai peur de l'après. J'aimerais tellement avoir tout oublier à mon réveil. Mais je sais que la seule chose à laquelle je penserais, c'est à ce vide, c'est à toi, c'est à mon ventre sans toi, une toute petite bosse que je commençais à percevoir de profil dans ma salle de bain..
Désolée mon amour. De tout mon coeur, de tout mon être.
A jamais, pour toujours.





Jeudi 03.02.11 - 22h15

Je m'excuse petit ange. Je m'excuse parce que tu mérites pas ça.
Je fais que pleurer petit ange, je m'étouffe tellement je pleure. Demain on m'endormira et puis plus rien. Juste un vide. Plus de poche d'eau que je pouvais sentir dans mon ventre.
Tu vas disparaître et je me trouve horrible.
Je suis désolée mon amour.
Je suis désolée, je peux pas faire autrement.
C'est pour toi aussi, sache le.
En fait on est deux victimes dans cette histoire.
Anne Sylvestre le dit bien dans sa chanson. "Non, tu n'as pas de nom".
Pour moi tu en as un, je sais que tu es une fille, j'en suis sure. Angie.

Jeudi 03.02.11 - 21h57

Dans mon lit.
A partir de minuit, plus le droit de boire, de manger, de fumer.
Entrée à l'hôpital à 7h30.
Et après, ça sera comme si tu n'avais jamais existé mon amour. Ça me tue. Ça me tue.
Dire que je m'attendais à passer une semaine avec toi avant de te quitter, tout se fait tellement vite.
En fait petit ange, nous n'aurons passé vraiment que 6 jours ensemble. Je veux dire, 6 jours durant lesquels j'ai su que tu étais avec moi .
Après plus de nausées, plus rien. Juste des saignements qui me rappeleront ton passage avec moi.
Moi je t'oublierais jamais.
J'ai peur tu sais.

Mercredi 02.02.11 - 15h53

En cours.
Vendredi matin. C'est fait, c'est dit.
La semaine obligatoire de réflexion n'aura pas lieu. Je suis enceinte depuis onze semaines, les délais étant de 12, on le fait en urgence.
A l'hôpital, ils m'ont traitée de façon normale, mais je crois que c'est ça le pire. Comme si c'était une vulgaire opération des dents de sagesse. Alors que c'est toi petit ange. Tu n'es pas n'importe qui.
Vendredi, tu pars pour la vie.
C'est dur bébé, tu sais ..

Mardi 01.02.11 - 11h35

Maison.
Apparament, cela fait déjà pas mal de temps que tu es là. Huit semaines minimum, selon le docteur.
Demain je t'amène à ta première échographie. Le dernière aussi. Le gynécologue-obstétricien confirmera et on fixera la date de l'avortement. Cela se fera dans une semaine minimum, car j'ai lu qu'un délai d'une semaine était obligatoire entre le premier rendez-vous et l'intervention. Temps de réflexion.
 Je sais très bien que c'est la seule solution envisageable, mais je ne peux m'empêcher de penser que je suis une meurtrière. Tu n'as rien fait dans l'histoire, pourquoi ce serait à toi de payer pour mon oubli de pilule ?
Putain, j'ai l'impression de parler comme une vieille réac' anti-avortement alors que j'ai toujours soutenu le contraire.
Mais visiblement, cette façon de penser était valable pour les autres, pas pour moi .. So est pour l'avortement, So soutient Simone Veil et toutes celles qui se sont battues pour qu'en France nous ayons accès à ce droit. Mais tout cela, ce n'est pas valable pour moi .. Mais pourquoi je t'humanise comme ça ?

Même jour - 23h25


Soirée faite de crises de larmes en crises de larmes.
J'ai peur pour demain, peur qu'il me dise que c'est trop tard pour avorter, peur de te voir sur le petit écran.
Je pense à toi tout le temps tu sais, moi qui croyais n'avoir aucun instinct maternel, je t'aime déjà alors que jamais tu ne connaîtras le jour.
En même temps, tu sais mon amour, il est tellement horrible le monde actuel. Les guerres, le chômage, le capitalisme .. Tant de choses que tu aurais détesté, j'en suis sure.
Tu sais petit ange, si je ne te laisse pas vivre, je t'en supplie ne pense pas que c'est par cruauté. Je n'ai même pas fêté mes 20 ans, je commence à peine mes études, j'ai du mal à me gérer moi-même, à gérer mon argent, je n'aurais jamais pu t'assumer correctement.
On aurait galéré mon amour. Tu aurais du me laisser grandir encore avant d'arriver.
J'appréhende tellement la journée de demain ..
Heureusement que je suis entourée. J'en parle à mes proches, à mes parents aussi, sinon je deviendrais folle. C'est ma chance, c'est ma force, je sais que toutes n'ont pas ce privilège, celui de pouvoir en parler sans tabou avec son entourage.
Mais malgré tout, j'ai l'impression qu'on est seuls toi et moi .

Lundi 31.01.11 - 11h15

Salle d'attente du médecin.
Je sais que tu es dans mon ventre depuis hier. Des semaines de retard sur mes règles ne m'ont pas inquiétée, j'ai toujours été très irrégulière. Le test qu'Arnaud a acheté samedi, on l'a fait vite fait, dimanche matin avant que je parte travailler au Macdo.
Les deux barres sont apparues instantanément. Et là, bim. Apocalypse, Big Bang, Tsunami. Tout qui s'écroule.
Je suis enceinte. De toi.
Nous avions déjà abordé la question avec Arnaud, si jamais ça nous arrivait, l'avortement était notre seule issue. Nous étions d'accords sur le sujet, et on a pas eu à en reparler. C'était évident.
Il ne risquait pas de se retrouver face à une fille qui dirait "c'est mon bébé, je le garde". Ah ça, non. L'avortement, j'ai toujours soutenu, fait des exposés engagés, liberté de la femme, liberté de choisir, ..
Et puis d'un coup c'est à toi que ça arrive, et tu peux pas t’empêcher de l'humaniser. Je marche dans la rue, je conduis, je mange, et tout à coup je ne suis plus toute seule. Tout à coup, nous sommes deux.
Je fume cigarette sur cigarette. A la première que j'ai allumé, je me suis rappelée qu'une femme enceinte ne doit pas fumer. Et puis après, le "à quoi bon ?" . Tu ne vivras jamais.

A toi, qui n'aura jamais de nom.

Ce blog, c'est mon histoire, ma blessure, ce blog c'est 5 jours de ma vie qui me chambouleront à jamais.
J'ai commencé à t'écrire lundi, sur un cahier, dans la salle d'attente d'un médecin. J'ai décidé de publier ces mots pour aider celles qui, comme moi, devront un jour avorter. Qu'elles sachent qu'elles ne sont pas toutes seules. 
J'avorte demain. Les articles qui vont suivre seront datés d'aujourd'hui mais ont été écrit lundi, mardi, et hier.
C'est pour toi, petit ange. Pour que tu existes toujours quelque part.